Prise de décision en géopolitique : comprendre les intérêts, anticiper les réactions

11 Mar 2024 | Analyse stratégique, Géopolitique, Publication

Comprendre pour mieux agir

La décision géopolitique ne consiste jamais à choisir entre une bonne et une mauvaise option clairement identifiées. Elle repose le plus souvent sur des arbitrages entre plusieurs intérêts, plusieurs risques et plusieurs conséquences possibles.

Un État doit prendre en compte ses objectifs, ses vulnérabilités, ses alliances, ses ressources, les réactions de ses adversaires, les perceptions de ses partenaires et l’évolution probable de l’environnement international.

Décider en géopolitique suppose donc de comprendre avant d’agir.

Une décision stratégique ne peut être évaluée uniquement à partir de l’intention de celui qui la prend. Elle doit également être analysée à travers la réaction qu’elle peut provoquer chez les autres acteurs.

1. Pourquoi la décision géopolitique est-elle si complexe ?

Toute décision repose sur un choix.

Dans la vie quotidienne, les conséquences de nombreuses décisions restent limitées.

En géopolitique, une décision peut affecter :

  • la sécurité nationale ;
  • les relations diplomatiques ;
  • les alliances ;
  • l’économie ;
  • les approvisionnements ;
  • les populations ;
  • les capacités militaires ;
  • la réputation internationale ;
  • la stabilité régionale.

Une décision peut également produire des conséquences inattendues longtemps après avoir été prise.

La difficulté consiste donc à agir malgré :

  • l’incertitude ;
  • l’information incomplète ;
  • les intérêts contradictoires ;
  • la pression du temps ;
  • les perceptions divergentes.

2. Commencer par définir le problème

Avant de chercher une solution, il faut comprendre ce qui doit réellement être résolu.

Une mauvaise définition du problème entraîne souvent une mauvaise décision.

Il faut notamment se demander :

  • quel est le problème réel ?
  • quelles sont ses causes ?
  • est-il temporaire ou structurel ?
  • est-il local, régional ou international ?
  • quels acteurs sont concernés ?
  • quels intérêts sont menacés ?

Cette première étape paraît évidente.

Elle est pourtant souvent l’une des plus difficiles.

Répondre correctement à une mauvaise question produit rarement une bonne stratégie.

3. Identifier les intérêts à protéger

Toute politique étrangère repose sur des intérêts.

Ils peuvent concerner notamment :

  • la protection du territoire ;
  • la sécurité de la population ;
  • la souveraineté ;
  • les intérêts économiques ;
  • l’accès à certaines ressources ;
  • les voies commerciales ;
  • les alliances ;
  • la stabilité régionale ;
  • l’influence diplomatique ;
  • la protection de ressortissants à l’étranger.

Tous les intérêts n’ont pas la même importance.

Il faut donc les hiérarchiser.

Intérêts vitaux

Ils concernent directement la survie ou la souveraineté de l’État.

Intérêts stratégiques

Ils influencent fortement sa sécurité, son économie ou son influence.

Intérêts secondaires

Ils peuvent être importants sans justifier nécessairement une mobilisation majeure.

Cette hiérarchisation permet d’éviter une mobilisation disproportionnée des moyens.

4. Toute décision implique un coût

Une décision géopolitique peut produire des gains.

Mais elle entraîne presque toujours également des coûts.

Avant d’agir, il faut donc examiner :

Que pouvons-nous gagner ?

mais aussi :

Que pouvons-nous perdre ?

Les coûts peuvent être :

  • économiques ;
  • diplomatiques ;
  • militaires ;
  • politiques ;
  • humains ;
  • réputationnels.

Une action apparemment avantageuse à court terme peut devenir problématique à long terme.

5. Comprendre le point de vue de l’autre

L’un des principes fondamentaux de l’analyse stratégique consiste à essayer de comprendre comment l’autre acteur perçoit la situation.

Cela ne signifie pas approuver ses décisions.

Il s’agit de comprendre :

  • ses intérêts ;
  • ses craintes ;
  • ses objectifs ;
  • ses contraintes ;
  • sa culture stratégique ;
  • sa perception de nos propres actions.

Un État peut considérer une décision comme défensive tandis qu’un autre la perçoit comme offensive.

Cette différence de perception peut suffire à créer une escalade.

Comprendre un adversaire ne signifie pas partager ses valeurs ou ses objectifs. Cela signifie être capable d’anticiper son comportement.

6. Le dilemme de sécurité

Une difficulté classique des relations internationales apparaît lorsqu’un État renforce sa propre sécurité.

Il peut par exemple :

  • augmenter ses capacités militaires ;
  • renforcer une frontière ;
  • conclure une nouvelle alliance ;
  • déployer de nouveaux équipements.

Pour lui, cette décision est défensive.

Mais l’État voisin peut l’interpréter comme une menace.

Il décide alors de renforcer à son tour ses capacités.

Le premier État observe cette réaction et considère qu’elle confirme la menace initiale.

Une dynamique d’escalade peut ainsi commencer sans qu’aucun acteur n’ait initialement recherché le conflit.

Ce phénomène est souvent désigné comme un dilemme de sécurité.

7. Éviter la lecture uniquement morale des relations internationales

La politique internationale implique naturellement des valeurs, du droit et des principes.

Mais une analyse stratégique ne peut se limiter à une opposition entre :

les bons

et

les mauvais.

Les États agissent également selon :

  • leurs intérêts ;
  • leur perception du risque ;
  • leur histoire ;
  • leurs contraintes internes ;
  • leur géographie ;
  • leurs capacités.

Une analyse exclusivement morale peut empêcher de comprendre pourquoi un acteur prend une décision.

L’objectif n’est pas d’abandonner toute considération éthique.

Il est de distinguer :

expliquer

de

justifier.

Comprendre pourquoi un acteur agit ne signifie pas considérer que son action est légitime.

8. Se méfier des positions « pro » et « anti »

L’analyse géopolitique est parfois réduite à des positions :

  • pro-américaines ;
  • anti-américaines ;
  • pro-russes ;
  • anti-russes ;
  • pro-chinoises ;
  • anti-chinoises.

Cette logique peut rapidement réduire la qualité de l’analyse.

Une démarche stratégique doit pouvoir reconnaître simultanément :

  • les intérêts légitimes d’un acteur ;
  • ses erreurs ;
  • ses capacités ;
  • ses vulnérabilités ;
  • les conséquences de ses décisions.

Le raisonnement doit porter sur la situation, et non sur une fidélité systématique à un camp.

9. L’histoire constitue un outil stratégique

Une crise ne commence presque jamais au moment où elle apparaît dans les médias.

Les relations entre États sont souvent construites sur plusieurs décennies, parfois plusieurs siècles.

Comprendre le contexte historique permet notamment d’identifier :

  • les anciennes rivalités ;
  • les frontières contestées ;
  • les alliances ;
  • les traumatismes collectifs ;
  • les précédents diplomatiques ;
  • les équilibres régionaux.

L’histoire ne fournit pas automatiquement la solution.

Mais elle permet de comprendre pourquoi certaines décisions possèdent une signification particulière pour certains acteurs.

10. Pourquoi Westphalie reste-t-elle importante ?

Les traités de Westphalie de 1648 occupent une place importante dans l’histoire des relations internationales.

Ils sont souvent associés au développement progressif de principes relatifs à :

  • la souveraineté ;
  • l’autorité des États ;
  • l’organisation du système européen.

Le système international contemporain est évidemment très différent.

Mais la notion de souveraineté reste au cœur de nombreux conflits et négociations.

11. Le Congrès de Vienne et la logique d’équilibre

Après les guerres napoléoniennes, le Congrès de Vienne de 1814-1815 cherche notamment à réorganiser l’Europe.

L’un des enseignements essentiels de cette période concerne la recherche d’un équilibre entre puissances.

L’idée est simple :

éviter qu’une seule puissance devienne suffisamment dominante pour imposer durablement sa volonté aux autres.

Cette logique d’équilibre des puissances reste présente dans de nombreuses stratégies contemporaines.

12. Le traité de Versailles rappelle les conséquences d’une paix mal maîtrisée

Le traité de Versailles de 1919 met fin juridiquement à une partie du conflit issu de la Première Guerre mondiale.

Mais ses conséquences politiques, économiques et symboliques ont fait l’objet d’immenses débats historiques.

Il rappelle un principe stratégique important :

gagner une guerre ne suffit pas. Il faut également construire un ordre politique viable après le conflit.

Une paix perçue comme profondément déséquilibrée ou humiliante peut créer de nouvelles tensions.

13. Yalta et la compréhension des rapports de force

La conférence de Yalta de février 1945 illustre également la place du rapport de force.

Les décisions internationales ne reposent pas uniquement sur des principes abstraits.

Elles dépendent aussi :

  • des capacités militaires ;
  • de la position territoriale ;
  • des alliances ;
  • des ressources ;
  • de la situation au moment de la négociation.

La diplomatie se déploie donc toujours dans un environnement stratégique concret.

14. La géographie reste fondamentale

La technologie n’a pas supprimé la géographie.

Les États restent influencés par :

  • leurs frontières ;
  • leurs montagnes ;
  • leurs accès maritimes ;
  • leurs ressources ;
  • leurs détroits ;
  • leurs voisins ;
  • leurs distances.

La géographie peut créer :

  • avantages ;
  • vulnérabilités ;
  • dépendances ;
  • contraintes logistiques.

Un pays continental n’a pas nécessairement les mêmes priorités qu’une puissance maritime.

15. Les langues permettent de mieux comprendre les acteurs

Connaître une langue étrangère apporte plus qu’une capacité de traduction.

Elle permet également d’accéder directement :

  • aux discours politiques ;
  • aux médias ;
  • aux documents officiels ;
  • aux débats intellectuels ;
  • aux représentations culturelles.

Une traduction peut transmettre le sens général.

Elle restitue parfois moins bien les références historiques, les nuances et les implicites.

Dans l’analyse stratégique, cette connaissance peut donc devenir un avantage important.

16. Les cultures stratégiques diffèrent

Deux États confrontés à une situation comparable peuvent réagir très différemment.

Leur comportement peut être influencé par :

  • leur histoire ;
  • leur régime politique ;
  • leur expérience militaire ;
  • leurs alliances ;
  • leur perception des menaces ;
  • leurs traditions diplomatiques.

On parle notamment de culture stratégique.

Comprendre cette culture permet de mieux anticiper la manière dont un État :

  • définit une menace ;
  • accepte ou refuse un compromis ;
  • utilise la force ;
  • conçoit la dissuasion.

17. La décision dépend aussi de la politique intérieure

Un État n’agit pas uniquement en fonction de l’environnement extérieur.

Un dirigeant doit également tenir compte :

  • de l’opinion publique ;
  • du Parlement ;
  • des partis politiques ;
  • des élections ;
  • de la situation économique ;
  • des groupes d’intérêt ;
  • des institutions.

Une décision qui paraît optimale sur le plan international peut être politiquement impossible à mettre en œuvre.

L’analyse géopolitique doit donc articuler :

politique extérieure

et

politique intérieure.

18. Le renseignement réduit l’incertitude sans la supprimer

Les décideurs ont besoin d’informations.

Le renseignement peut aider à évaluer :

  • intentions ;
  • capacités ;
  • mouvements ;
  • vulnérabilités ;
  • évolutions politiques.

Mais aucune information ne permet de supprimer totalement l’incertitude.

Les décideurs travaillent toujours avec :

  • données incomplètes ;
  • hypothèses ;
  • contradictions ;
  • incertitudes.

La qualité d’une décision dépend donc également de la manière dont l’incertitude est intégrée au raisonnement.

19. Attention aux biais cognitifs

Les décideurs restent des êtres humains.

Ils peuvent être influencés par plusieurs biais.

Biais de confirmation

Rechercher principalement les informations confirmant une conviction déjà acquise.

Excès de confiance

Surestimer sa capacité à prévoir les événements.

Effet de groupe

Éviter de contredire le consensus interne.

Analogie historique abusive

Considérer qu’une crise actuelle reproduit exactement un événement passé.

Ces biais peuvent profondément dégrader la qualité d’une décision.

20. Les scénarios permettent de tester les décisions

Une méthode utile consiste à imaginer plusieurs évolutions possibles.

Par exemple :

Scénario favorable

L’action produit l’effet recherché.

Scénario intermédiaire

Les résultats sont partiels.

Scénario défavorable

L’autre acteur réagit fortement.

Scénario inattendu

Un événement non anticipé modifie complètement la situation.

Le but n’est pas de prédire exactement l’avenir.

Il est de préparer les décideurs à plusieurs possibilités.

21. Toujours anticiper la réaction adverse

Avant de prendre une décision, une question devrait presque systématiquement être posée :

« Si nous faisons cela, que fera l’autre ? »

Puis :

« Et que ferons-nous ensuite ? »

Une stratégie qui ne prévoit que la première action est rarement suffisante.

La géopolitique fonctionne par interactions successives.

Action

réaction

contre-réaction.

22. La meilleure décision n’est pas toujours celle qui maximise le gain

Une décision stratégique peut chercher à :

  • obtenir un avantage maximal ;
  • limiter une perte ;
  • gagner du temps ;
  • empêcher une escalade ;
  • maintenir une coalition ;
  • préserver une option future.

La stratégie consiste parfois davantage à éviter le pire qu’à obtenir immédiatement le meilleur résultat possible.

23. Le temps constitue lui-même un instrument stratégique

Certains acteurs souhaitent agir rapidement.

D’autres cherchent à prolonger une situation.

Attendre peut permettre :

  • de renforcer ses capacités ;
  • de modifier une coalition ;
  • d’épuiser un adversaire ;
  • de profiter d’une évolution économique.

Mais attendre peut également détériorer une position.

Le choix du moment constitue donc lui-même une décision stratégique.

24. Une grille simple de décision géopolitique

Avant une décision importante, plusieurs questions peuvent être structurées.

Quel est le problème ?

Définir précisément la situation.

Quels intérêts sont concernés ?

Distinguer l’essentiel du secondaire.

Quels sont nos moyens ?

Diplomatiques, économiques, militaires, informationnels.

Quelles sont nos limites ?

Financières, politiques, militaires, juridiques.

Que veut l’autre acteur ?

Comprendre ses objectifs.

Que craint-il ?

Identifier ses vulnérabilités.

Comment percevra-t-il notre décision ?

Ne pas analyser uniquement notre intention.

Comment peut-il réagir ?

Prévoir plusieurs scénarios.

Que ferons-nous après sa réaction ?

Préparer la séquence suivante.

Comment sortirons-nous de la crise ?

Prévoir également une stratégie de sortie.

Points de vigilance

« Comprendre les intérêts d’un adversaire revient à l’excuser »

Non.

Comprendre est une condition de l’anticipation stratégique.

« Les décisions géopolitiques sont purement rationnelles »

Non.

Elles sont également influencées par l’histoire, les perceptions, les émotions, les institutions et les biais cognitifs.

« L’histoire se répète »

Pas exactement.

Elle fournit des enseignements et des précédents, mais chaque situation possède ses propres caractéristiques.

« La puissance militaire suffit à imposer une stratégie »

Non.

La puissance dépend également de l’économie, des alliances, de la diplomatie, de la technologie, de l’information et de la légitimité.

« Il suffit de connaître ses propres objectifs »

Non.

Une stratégie dépend aussi de la manière dont les autres acteurs interprètent et contrent nos actions.

Ce qu’il faut retenir

Une décision géopolitique commence par l’identification des intérêts à protéger.

Il faut distinguer objectifs, moyens, contraintes et conséquences.

Comprendre la perception de l’autre acteur est indispensable pour anticiper ses réactions.

Histoire, géographie, langues et cultures stratégiques améliorent la qualité de l’analyse.

Le renseignement réduit l’incertitude mais ne la supprime jamais.

Les biais cognitifs peuvent affecter les décideurs comme les analystes.

Une stratégie doit anticiper plusieurs réactions et prévoir une sortie de crise.

Perspectives

L’environnement stratégique contemporain rend cette capacité d’analyse encore plus importante.

Les décideurs doivent aujourd’hui composer simultanément avec :

  • rivalités entre puissances ;
  • interdépendances économiques ;
  • sanctions ;
  • cyberattaques ;
  • désinformation ;
  • technologies émergentes ;
  • changements climatiques ;
  • tensions énergétiques ;
  • multiplication des acteurs non étatiques.

La frontière entre sécurité intérieure, sécurité extérieure, économie, technologie et information devient progressivement plus difficile à tracer.

La prise de décision devra donc mobiliser des compétences de plus en plus interdisciplinaires.

Comprendre pour mieux agir

Une décision stratégique ne peut pas reposer uniquement sur une intuition, une conviction idéologique ou une lecture immédiate de l’actualité.

Elle doit s’appuyer sur une méthode.

Identifier.

Contextualiser.

Comparer.

Anticiper.

Décider.

Réévaluer.

En géopolitique, la qualité de la décision dépend souvent moins de la capacité à prévoir exactement l’avenir que de la capacité à comprendre suffisamment les acteurs et les rapports de force pour ne pas être surpris par leurs réactions.

C’est pourquoi les humanités — histoire, géographie, langues, cultures, philosophie et connaissance des sociétés — restent pleinement pertinentes.

Elles ne constituent pas un supplément théorique à l’analyse stratégique.

Elles permettent de mieux comprendre ceux avec lesquels un État négocie, coopère ou s’affronte.

Et comprendre demeure l’une des premières conditions pour agir avec discernement.

Sources et références recommandées

  • Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères – analyses et politique étrangère
  • Ministère des Armées – Revue nationale stratégique
  • Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM)
  • Institut français des relations internationales (IFRI)
  • Fondation pour la recherche stratégique (FRS)
  • Travaux consacrés aux relations internationales, à la décision stratégique et aux cultures stratégiques

Publication ADESS – Analyse stratégique / Géopolitique

ADESS – Association des Experts en Sécurité et Sûreté

Cette publication propose une grille générale de compréhension de la prise de décision en géopolitique. Elle ne vise pas à soutenir une position diplomatique ou politique particulière, mais à présenter certains mécanismes utiles à l’analyse stratégique.

Pierre VERDIN – ID : 7319745

INFORMATION

Cette publication est proposée par ADESS – Association des Experts en Sécurité et Sûreté. Elle s’appuie sur l’expertise, l’expérience professionnelle et les compétences de ses bénévoles et contributeurs spécialisés dans les thématiques abordées. Son contenu a vocation à informer, sensibiliser et partager des connaissances dans les domaines de la sécurité, de la sûreté, de la prévention et de la résilience.