Safe & Smart Cities : sécurité, technologies et gouvernance urbaine – regards croisés France–Kazakhstan

Safe & Smart Cities : sécurité, technologies et gouvernance urbaine – regards croisés France–Kazakhstan

Capteurs, données, vidéoprotection, mobilité connectée, intelligence artificielle et cybersécurité transforment progressivement les villes. Mais une ville véritablement intelligente et sûre ne peut reposer uniquement sur la technologie : elle doit aussi protéger les personnes, les données, les infrastructures et les libertés.

L’essentiel

Les villes concentrent aujourd’hui une part croissante des populations, des infrastructures, des activités économiques et des services essentiels.

Parallèlement, leur fonctionnement devient de plus en plus numérique.

Transports, énergie, éclairage, gestion des déchets, circulation, services administratifs, sécurité ou information des habitants peuvent désormais être pilotés ou assistés par des systèmes connectés.

Deux notions apparaissent régulièrement dans cette transformation :

Smart City, ou ville intelligente, qui cherche à améliorer le fonctionnement urbain grâce notamment aux données, aux technologies et à une meilleure coordination des services ;

Safe City, qui place davantage l’accent sur la sécurité des populations, des infrastructures et des espaces urbains.

Ces deux approches tendent progressivement à converger.

Mais leur développement fait apparaître un enjeu central :

Comment utiliser la technologie pour rendre la ville plus efficace et plus sûre sans créer de nouvelles vulnérabilités ni affaiblir les libertés individuelles ?

La comparaison entre la France et le Kazakhstan est particulièrement intéressante car elle permet d’observer deux trajectoires différentes de transformation numérique des territoires.

1. Qu’est-ce qu’une Smart City ?

Une Smart City ne se résume pas à l’installation de capteurs ou à l’utilisation de l’intelligence artificielle.

Elle cherche principalement à améliorer le fonctionnement du territoire et la qualité de vie de ses habitants.

Les technologies peuvent notamment contribuer à :

  • optimiser les transports ;
  • mieux gérer l’énergie ;
  • surveiller certains paramètres environnementaux ;
  • adapter l’éclairage public ;
  • améliorer la gestion des déchets ;
  • faciliter l’accès aux services publics ;
  • mieux exploiter les données territoriales ;
  • améliorer la gestion des flux urbains.

La technologie constitue donc un moyen, et non une finalité.

Une ville très équipée technologiquement mais incapable d’améliorer durablement les services rendus à ses habitants ne devient pas automatiquement une ville intelligente.

2. La Safe City : la sécurité intégrée à la ville numérique

La notion de Safe City ajoute une dimension particulière : celle de la sécurité.

Elle peut concerner :

  • la prévention de la délinquance ;
  • la vidéoprotection ;
  • la gestion des grands rassemblements ;
  • les secours ;
  • la gestion des catastrophes ;
  • la sécurité routière ;
  • la protection des infrastructures essentielles ;
  • la cybersécurité ;
  • l’alerte des populations.

Dans une ville fortement connectée, les dispositifs peuvent progressivement être reliés entre eux.

Un centre opérationnel peut, par exemple, agréger des informations provenant de plusieurs sources afin d’améliorer la compréhension d’une situation.

Cette convergence entre données et sécurité ouvre des possibilités importantes.

Elle crée parallèlement de nouvelles responsabilités.

3. Smart et Safe City deviennent progressivement indissociables

Une ville connectée peut difficilement être considérée comme intelligente si ses systèmes sont vulnérables.

De la même manière, une ville ne peut être qualifiée de « sûre » uniquement parce qu’elle dispose de nombreuses caméras.

Une approche véritablement intégrée doit prendre en compte simultanément :

la sécurité physique ;

la cybersécurité ;

la continuité des services essentiels ;

la protection des données ;

la résilience ;

la confiance des citoyens.

Ces différentes dimensions deviennent progressivement interdépendantes.

4. France : une transformation numérique fortement encadrée

En France, les projets de territoires intelligents sont principalement développés à l’échelle des collectivités territoriales.

Métropoles, villes et intercommunalités expérimentent différents usages concernant notamment :

  • la mobilité ;
  • l’environnement ;
  • l’énergie ;
  • les services publics ;
  • la gestion des infrastructures ;
  • la sécurité.

La particularité française réside cependant dans l’existence d’un environnement réglementaire européen relativement structuré.

Le traitement de données personnelles est notamment soumis au Règlement général sur la protection des données (RGPD).

Les dispositifs utilisant certaines formes d’intelligence artificielle doivent désormais également être examinés au regard du règlement européen sur l’intelligence artificielle – AI Act.

5. La sécurité urbaine française face à la question des données

Les technologies utilisées pour assurer la sécurité d’un espace urbain peuvent traiter des informations particulièrement sensibles.

Les dispositifs vidéo constituent un exemple évident.

Selon leur conception, ils peuvent permettre :

  • l’observation d’un espace ;
  • la recherche d’événements ;
  • la détection de certaines situations ;
  • l’analyse de flux.

L’intégration d’algorithmes peut augmenter les capacités d’analyse.

Mais plus le système devient puissant, plus la question de son encadrement devient importante.

Il convient notamment de déterminer :

  • la finalité exacte du dispositif ;
  • les données utilisées ;
  • la durée de conservation ;
  • les personnes pouvant accéder aux informations ;
  • la sécurité du système ;
  • les possibilités d’automatisation ;
  • les conséquences pour les libertés individuelles.

6. Reconnaissance faciale et identification biométrique : une frontière particulièrement sensible

L’identification biométrique représente l’un des sujets les plus sensibles liés aux Safe Cities.

Reconnaître automatiquement une personne dans un espace public est très différent d’utiliser une caméra pour observer un événement.

Les technologies biométriques peuvent avoir des conséquences importantes sur les libertés publiques.

Le cadre européen prévoit donc des restrictions particulièrement fortes concernant certains usages de l’identification biométrique à distance dans les espaces accessibles au public.

La question n’est donc plus uniquement :

« Est-il techniquement possible d’identifier une personne ? »

Elle devient :

« Dans quelles circonstances cette identification est-elle juridiquement autorisée, nécessaire et proportionnée ? »

7. Kazakhstan : une transformation numérique portée à l’échelle nationale

Le Kazakhstan suit une trajectoire différente.

Sa transformation numérique s’inscrit davantage dans des politiques nationales cherchant à moderniser :

  • l’administration ;
  • les infrastructures ;
  • les services numériques ;
  • l’économie ;
  • les grandes agglomérations.

Astana et Almaty occupent naturellement une place importante dans ces transformations.

Le développement de services numériques, d’écosystèmes technologiques et de plateformes urbaines accompagne la volonté du pays de renforcer son positionnement comme pôle technologique régional.

Le développement d’Astana Hub illustre notamment cette volonté de structurer un environnement favorable aux entreprises et projets technologiques.

8. Deux approches différentes de la transformation urbaine

Comparer France et Kazakhstan ne revient pas à déterminer quel modèle serait « meilleur ».

Les contextes institutionnels, territoriaux et démographiques sont différents.

La comparaison permet cependant de faire apparaître deux logiques.

France

La transformation se développe largement à travers :

  • les collectivités ;
  • les expérimentations territoriales ;
  • les politiques européennes ;
  • des exigences importantes concernant les données et les libertés.

Kazakhstan

La transformation numérique repose davantage sur :

  • une impulsion nationale ;
  • le développement rapide d’infrastructures ;
  • la modernisation numérique des services ;
  • la création d’écosystèmes technologiques.

Ces différences influencent naturellement la manière dont une Safe ou Smart City peut être développée.

9. La donnée devient une infrastructure urbaine

Les données sont progressivement devenues essentielles au fonctionnement d’une ville connectée.

Elles permettent notamment de comprendre :

  • la circulation ;
  • la consommation énergétique ;
  • l’utilisation des transports ;
  • certains paramètres environnementaux ;
  • le fonctionnement des équipements ;
  • certains événements de sécurité.

Cette concentration de données crée cependant une nouvelle dépendance.

Une donnée incorrecte, inaccessible ou manipulée peut perturber une décision.

La gouvernance des données devient donc une composante essentielle de la sécurité urbaine.

10. L’Open Data peut renforcer la transparence

Toutes les données urbaines n’ont évidemment pas vocation à rester confidentielles.

L’ouverture de certaines données publiques peut permettre :

  • le développement de nouveaux services ;
  • la recherche ;
  • la participation citoyenne ;
  • l’analyse des politiques publiques ;
  • l’innovation économique.

Mais ouverture ne signifie pas absence de règles.

Les données doivent être examinées afin d’éviter notamment la divulgation d’informations personnelles ou sensibles.

Une politique de données mature doit donc être capable de distinguer :

ce qui peut être ouvert, ce qui doit être protégé et ce qui doit rester strictement restreint.

11. Les infrastructures connectées créent aussi de nouvelles vulnérabilités

Plus une ville dépend de systèmes connectés, plus la cybersécurité devient stratégique.

Une ville intelligente peut s’appuyer sur :

  • des capteurs ;
  • des réseaux ;
  • des plateformes informatiques ;
  • du cloud ;
  • des systèmes industriels ;
  • des applications mobiles ;
  • des systèmes de contrôle d’accès ;
  • des équipements vidéo.

Chacun de ces composants peut constituer une surface d’attaque.

Une cyberattaque contre une infrastructure urbaine peut avoir des conséquences dépassant largement la perte de données.

Elle peut affecter le fonctionnement physique de la ville.

12. La convergence cyber-physique change la sécurité urbaine

La frontière entre sécurité physique et cybersécurité devient donc progressivement artificielle.

Imaginons un système permettant de piloter à distance :

  • l’éclairage ;
  • un bâtiment ;
  • des accès ;
  • des caméras ;
  • des informations de circulation.

Une compromission informatique pourrait avoir des conséquences directement visibles dans l’espace physique.

À l’inverse, l’accès physique à certains équipements peut faciliter une compromission numérique.

La Safe City de demain devra donc être conçue dans une logique de sécurité globale des infrastructures urbaines.

13. Intelligence artificielle : mieux comprendre la ville

L’intelligence artificielle peut contribuer à l’analyse de volumes de données impossibles à traiter manuellement à grande échelle.

Selon les usages, elle peut notamment assister :

  • l’analyse de flux ;
  • la mobilité ;
  • la maintenance ;
  • la détection d’anomalies ;
  • l’optimisation énergétique ;
  • certains dispositifs de sécurité ;
  • l’aide à la décision.

Mais elle ne transforme pas automatiquement une ville en Smart City.

La question essentielle reste celle de la finalité.

Quelle amélioration concrète le système apporte-t-il aux habitants et au fonctionnement de la ville ?

14. Le risque d’une ville pilotée uniquement par l’algorithme

Une approche excessivement technologique peut conduire à plusieurs difficultés.

Un algorithme peut produire :

  • des erreurs ;
  • des biais ;
  • des faux positifs ;
  • des décisions difficiles à expliquer.

Une ville repose également sur des réalités humaines que les données ne représentent pas toujours parfaitement.

Les technologies doivent donc conserver une fonction d’assistance.

Plus une décision peut affecter les droits ou la sécurité d’une personne, plus la supervision humaine, la transparence et la responsabilité deviennent importantes.

15. Les Smart Cities doivent aussi être inclusives

La transformation numérique peut améliorer l’accès aux services.

Mais elle peut également exclure une partie de la population.

Tout le monde ne dispose pas :

  • du même équipement ;
  • de la même connexion ;
  • du même niveau de maîtrise numérique ;
  • des mêmes capacités physiques ou cognitives.

Une ville intelligente doit donc conserver des solutions adaptées aux personnes rencontrant des difficultés avec les outils numériques.

L’intelligence d’un territoire se mesure aussi à sa capacité à ne laisser personne à l’écart de ses services essentiels.

16. Une Safe City doit être résiliente

La sécurité urbaine ne consiste pas uniquement à prévenir la criminalité.

Une ville peut également être confrontée à :

  • une catastrophe naturelle ;
  • un accident industriel ;
  • une panne énergétique ;
  • une cyberattaque ;
  • une crise sanitaire ;
  • une perturbation des transports ;
  • une rupture de télécommunications.

Une Safe City doit donc pouvoir :

anticiper ;

détecter ;

réagir ;

maintenir les fonctions essentielles ;

retrouver progressivement un fonctionnement normal.

La résilience devient ainsi l’un des critères essentiels de la ville intelligente.

17. Des normes pour mesurer plutôt que simplement déclarer

Le terme Smart City peut facilement devenir un argument de communication.

Il est donc important de disposer d’indicateurs permettant d’évaluer réellement les performances urbaines.

La famille de normes internationales consacrée aux villes durables apporte plusieurs référentiels utiles.

ISO 37120 concerne notamment les indicateurs liés aux services urbains et à la qualité de vie.

ISO 37122 développe des indicateurs plus spécifiquement consacrés aux villes intelligentes.

ISO 37123 s’intéresse à la résilience des villes.

Cette approche rappelle un principe fondamental :

Une ville n’est pas intelligente parce qu’elle se présente comme telle. Elle doit être capable d’évaluer les résultats produits par ses politiques et ses infrastructures.

18. La confiance citoyenne devient un actif stratégique

Le développement d’une Safe City dépend largement de son acceptabilité.

Un dispositif technologiquement performant peut rencontrer une opposition importante si sa finalité n’est pas comprise ou si son utilisation apparaît disproportionnée.

Les collectivités doivent donc pouvoir expliquer :

  • pourquoi une technologie est utilisée ;
  • quelles données sont collectées ;
  • qui peut y accéder ;
  • pendant combien de temps ;
  • quelles garanties existent ;
  • comment son efficacité est évaluée.

La confiance ne constitue pas un obstacle au développement technologique.

Elle en est une condition de durabilité.

Points de vigilance

« Une Smart City est une ville fortement équipée en technologies. »
Pas nécessairement. La technologie doit améliorer concrètement les services et la qualité de vie.

« Plus il y a de caméras, plus la ville est sûre. »
La sécurité dépend également de l’organisation, des moyens humains, de la prévention et de l’efficacité réelle des dispositifs.

« Toutes les données urbaines peuvent être ouvertes. »
Certaines données nécessitent des restrictions pour des raisons de vie privée ou de sécurité.

« Une ville numérique est nécessairement plus résiliente. »
Une dépendance excessive aux systèmes numériques peut également créer de nouvelles vulnérabilités.

« L’intelligence artificielle peut décider seule de la sécurité d’une ville. »
Les systèmes automatisés doivent être intégrés à une gouvernance dans laquelle la responsabilité humaine reste clairement établie.

Ce qu’il faut retenir

La Safe & Smart City du XXIe siècle ne sera pas simplement une ville connectée.

Elle devra être simultanément efficace, sûre, cyberrésiliente, respectueuse des données personnelles, inclusive et capable de fonctionner en situation de crise.

La comparaison entre la France et le Kazakhstan montre que plusieurs trajectoires de modernisation sont possibles.

Mais toutes doivent répondre à la même question :

comment mettre la technologie au service de la ville sans placer la ville au service de la technologie ?

Perspectives

Les prochaines années devraient accélérer la transformation numérique des territoires.

Intelligence artificielle, Internet des objets, réseaux mobiles, jumeaux numériques, automatisation et analyse massive des données devraient permettre de gérer les villes avec une précision croissante.

Mais cette sophistication augmentera également les interdépendances.

Une future Smart City devra donc être pensée dès sa conception selon plusieurs dimensions :

Smart by design ;

Secure by design ;

Privacy by design ;

Resilient by design.

L’enjeu principal ne sera plus simplement de connecter toujours davantage d’équipements.

Il sera de construire des territoires capables de maîtriser leurs technologies, protéger leurs citoyens et conserver leur capacité de décision en situation normale comme en situation de crise.

C’est à cette condition que la ville intelligente pourra également devenir une ville véritablement sûre et résiliente.

Sources et références institutionnelles

  • Commission européenne – Smart Cities, transformation numérique et territoires
  • CNIL – Protection des données, vidéoprotection et technologies de surveillance
  • Union européenne – Règlement général sur la protection des données (RGPD)
  • Union européenne – Règlement sur l’intelligence artificielle (AI Act)
  • ISO 37120 – Indicateurs pour les services urbains et la qualité de vie
  • ISO 37122 – Indicateurs pour les villes intelligentes
  • ISO 37123 – Indicateurs pour les villes résilientes
  • Gouvernement du Kazakhstan – Transformation numérique et services publics
  • Astana Hub – Écosystème d’innovation technologique du Kazakhstan

Publication ADESS – Analyse stratégique

ADESS – Association des Experts en Sécurité et Sûreté

Cette publication contribue à la réflexion sur l’évolution des territoires intelligents, la sécurité urbaine, la gouvernance des données et la résilience des infrastructures. La comparaison présentée vise à analyser différentes trajectoires de transformation numérique et ne constitue pas une appréciation politique des États ou collectivités mentionnés.

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