Désinformation et sécurité publique : comprendre les mécanismes de manipulation et de polarisation
Rumeurs, contenus manipulés, campagnes coordonnées et ingérences numériques peuvent modifier la perception d’une crise, fragiliser la confiance dans les institutions et accentuer les tensions sociales. La maîtrise de l’environnement informationnel devient ainsi un enjeu de sécurité et de résilience démocratique.
L’essentiel
La désinformation n’est pas un phénomène nouveau.
Ce qui a profondément changé est la vitesse, l’échelle et la capacité d’amplification permises par les plateformes numériques.
Une information fausse ou trompeuse peut désormais atteindre en quelques minutes un très grand nombre de personnes.
Elle peut être :
- produite volontairement ;
- sortie de son contexte ;
- artificiellement amplifiée ;
- transformée ;
- associée à des images ou vidéos trompeuses ;
- relayée par des utilisateurs qui ignorent son caractère erroné.
Dans certaines situations sensibles, les conséquences dépassent largement le débat en ligne.
La désinformation peut affecter :
la confiance ;
la compréhension d’une crise ;
les comportements collectifs ;
la cohésion sociale ;
la sécurité publique.
L’enjeu n’est donc pas uniquement de déterminer si une information est vraie ou fausse, mais de comprendre comment elle est produite, diffusée, amplifiée et utilisée.
1. « Fake news », désinformation ou manipulation de l’information ?
Le terme fake news est largement utilisé dans le langage courant.
Il recouvre cependant des situations très différentes.
Il est utile de distinguer plusieurs phénomènes.
L’information erronée
Une personne diffuse une information fausse sans nécessairement chercher à tromper.
La désinformation
Une information fausse, trompeuse ou manipulée est volontairement produite ou diffusée afin d’influencer une perception ou un comportement.
La manipulation de l’information
La manipulation peut être plus complexe.
Elle peut combiner :
- contenus authentiques ;
- informations fausses ;
- images sorties de leur contexte ;
- faux comptes ;
- diffusion artificielle ;
- stratégies coordonnées.
Ainsi, une opération d’influence n’a pas nécessairement besoin d’inventer intégralement une histoire.
Elle peut exploiter un événement réel en le présentant de manière trompeuse.
2. Une information peut être vraie et néanmoins manipulatrice
C’est un point essentiel.
Une photographie authentique peut être utilisée pour illustrer un événement qui n’a aucun rapport avec elle.
Une vidéo ancienne peut être présentée comme récente.
Une déclaration peut être coupée de son contexte.
Une statistique exacte peut être utilisée sans expliquer les éléments permettant de l’interpréter.
La manipulation informationnelle ne repose donc pas uniquement sur le mensonge.
Elle peut reposer sur :
la sélection ;
la décontextualisation ;
l’amplification ;
l’omission.
3. Pourquoi les réseaux sociaux amplifient-ils le phénomène ?
Les réseaux sociaux permettent à chacun de publier immédiatement du contenu.
Cette démocratisation de l’information présente de nombreux avantages.
Mais elle permet également à une rumeur de circuler avant qu’une vérification puisse être réalisée.
Les contenus suscitant :
- peur ;
- colère ;
- surprise ;
- indignation ;
peuvent également provoquer davantage de réactions et de partages.
Une information émotionnelle peut ainsi circuler beaucoup plus rapidement qu’un démenti détaillé publié plusieurs heures plus tard.
4. La désinformation pendant une crise
Les périodes de crise constituent des environnements particulièrement favorables aux rumeurs.
Lorsqu’un événement grave survient, la population cherche immédiatement à savoir :
- ce qui s’est passé ;
- où se trouve le danger ;
- qui est responsable ;
- ce qu’il faut faire.
Mais les autorités ne disposent pas toujours immédiatement de toutes les informations.
Cet espace d’incertitude peut être occupé par :
- des hypothèses ;
- des témoignages non vérifiés ;
- de fausses images ;
- de faux bilans ;
- de fausses consignes.
Le risque informationnel devient alors directement lié à la gestion de crise.
5. Terrorisme et événements violents : le danger des informations non vérifiées
Après un attentat ou un événement violent, les premières minutes sont souvent caractérisées par une forte incertitude.
Une publication peut annoncer :
- un second événement inexistant ;
- une fausse identité ;
- un faux nombre de victimes ;
- une localisation incorrecte ;
- une arrestation imaginaire.
Ces informations peuvent provoquer :
- panique ;
- déplacement inutile de populations ;
- saturation des communications ;
- accusations infondées ;
- perturbation du travail des autorités.
Dans ce type de situation, la rapidité d’une information ne constitue donc pas une garantie de fiabilité.
6. Les fausses informations peuvent modifier les comportements
Une information erronée n’est pas problématique uniquement parce qu’elle trompe.
Elle devient particulièrement préoccupante lorsqu’elle entraîne un comportement.
Une rumeur peut par exemple inciter des personnes à :
- se déplacer vers un lieu dangereux ;
- éviter à tort une zone sûre ;
- ignorer une consigne officielle ;
- diffuser massivement une fausse alerte ;
- cibler une personne ou une communauté.
Le risque informationnel peut alors produire des conséquences physiques.
7. Désinformation et polarisation
La manipulation de l’information peut également chercher à accentuer les divisions existantes.
L’objectif n’est pas toujours de convaincre tout le monde d’une même idée.
Il peut simplement être de :
- provoquer ;
- opposer ;
- amplifier les tensions ;
- fragiliser la confiance ;
- rendre impossible un débat serein.
Deux groupes peuvent ainsi recevoir des contenus différents cherchant à renforcer leurs convictions respectives.
La polarisation devient alors elle-même un objectif.
8. L’érosion de la confiance comme vulnérabilité
Une société dans laquelle plus personne ne croit :
- les autorités ;
- les médias ;
- les scientifiques ;
- les institutions ;
- les autres citoyens ;
devient plus difficile à gouverner en période de crise.
La confiance constitue donc une ressource de sécurité collective.
Cela ne signifie évidemment pas qu’une institution doit être crue sans esprit critique.
Une démocratie repose au contraire sur la possibilité :
- de questionner ;
- de vérifier ;
- de contester ;
- d’enquêter.
Mais il existe une différence entre esprit critique et défiance systématique.
9. Les institutions publiques peuvent elles aussi être ciblées
Les campagnes de manipulation peuvent chercher à fragiliser :
- les autorités publiques ;
- les forces de sécurité ;
- les institutions démocratiques ;
- certains responsables ;
- les politiques publiques.
Des images authentiques peuvent être sorties de leur contexte.
Des faux documents peuvent circuler.
Des comptes peuvent imiter des institutions.
VIGINUM a notamment documenté plusieurs campagnes utilisant des techniques d’usurpation de sites ou de médias ainsi que des mécanismes coordonnés de diffusion afin d’influencer le débat public numérique.
10. Ne pas confondre critique et désinformation
Ce point est essentiel dans une société démocratique.
Une critique :
- d’une politique publique ;
- d’une institution ;
- d’une entreprise ;
- d’une décision gouvernementale ;
n’est pas en elle-même de la désinformation.
De même, une information dérangeante n’est pas nécessairement une manipulation.
Qualifier trop rapidement un contenu de « fake news » peut lui-même affaiblir le débat public.
L’analyse doit donc reposer sur :
les faits ;
les sources ;
les méthodes de diffusion ;
les intentions lorsqu’elles peuvent être établies.
11. La France dispose d’un cadre juridique spécifique depuis 2018
La loi n° 2018-1202 du 22 décembre 2018 relative à la lutte contre la manipulation de l’information a notamment introduit des dispositions spécifiques relatives aux périodes électorales.
Elle vise en particulier certaines diffusions artificielles ou massives d’allégations manifestement inexactes ou trompeuses susceptibles d’altérer la sincérité du scrutin.
Cette loi constitue toutefois seulement une partie de l’écosystème français de lutte contre les manipulations de l’information.
La réponse actuelle est beaucoup plus large.
12. VIGINUM : détecter les ingérences numériques étrangères
Créé en 2021 et rattaché au Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale – SGDSN, VIGINUM constitue le service de l’État chargé de la vigilance et de la protection contre les ingérences numériques étrangères.
Sa mission principale consiste notamment à détecter et caractériser ces opérations lorsqu’elles visent le débat public numérique.
En 2026, ses missions ont également été élargies afin de renforcer :
- la documentation de la menace ;
- la recherche et développement ;
- la contribution à l’information de la population ;
- l’éducation aux médias.
VIGINUM n’est donc pas un organisme général chargé de décider ce qui est « vrai » ou « faux » sur Internet.
Son champ porte spécifiquement sur les manipulations informationnelles d’origine étrangère répondant aux critères relevant de sa mission.
13. Une stratégie nationale 2026-2030
En février 2026, la France a adopté une Stratégie nationale de lutte contre les manipulations de l’information 2026-2030.
Elle est coordonnée par le SGDSN.
Elle repose notamment sur quatre orientations majeures :
- renforcer la résilience de la Nation ;
- agir sur la régulation des plateformes et des services d’intelligence artificielle générative ;
- lutter contre les ingérences numériques étrangères ;
- renforcer la coopération avec les partenaires internationaux.
Cette évolution montre que la manipulation informationnelle est désormais considérée comme un enjeu stratégique dépassant largement la seule question du fact-checking.
14. L’intelligence artificielle change l’échelle du problème
L’intelligence artificielle générative permet de produire rapidement :
- textes ;
- voix ;
- images ;
- vidéos ;
- faux profils ;
- traductions.
Ces capacités peuvent être utilisées de manière légitime.
Mais elles peuvent également faciliter la création de contenus trompeurs à grande échelle.
Un faux contenu peut désormais être :
- très réaliste ;
- peu coûteux à produire ;
- décliné dans plusieurs langues ;
- adapté à différents publics.
La difficulté ne consiste donc plus uniquement à produire un faux convaincant.
Elle réside désormais dans la possibilité d’en produire des milliers rapidement.
15. Les deepfakes renforcent l’incertitude
Les deepfakes permettent notamment de simuler :
- une voix ;
- un visage ;
- une déclaration ;
- une scène.
Mais leur danger ne réside pas uniquement dans la capacité à faire croire à un événement faux.
Le développement des contenus synthétiques peut également entraîner un autre effet :
une personne peut prétendre qu’un contenu authentique est faux.
Lorsque tout devient potentiellement manipulable, la preuve elle-même peut être contestée.
La confiance dans l’information devient alors plus difficile à établir.
16. La réponse ne peut pas reposer uniquement sur la suppression des contenus
Supprimer un contenu problématique peut parfois être nécessaire dans le cadre juridique applicable.
Mais cette approche ne suffit pas.
Les manipulations peuvent :
- réapparaître ;
- migrer vers d’autres plateformes ;
- être reformulées ;
- être relayées par d’autres comptes.
La résilience informationnelle doit donc également développer les capacités de la population à :
- identifier une source ;
- vérifier une information ;
- comparer plusieurs contenus ;
- attendre une confirmation ;
- comprendre les mécanismes de manipulation.
17. Le rôle des médias et du fact-checking
Les journalistes jouent un rôle important dans la vérification des informations.
Les cellules de fact-checking peuvent notamment :
- retrouver la source originale d’une image ;
- vérifier une déclaration ;
- contextualiser une statistique ;
- analyser l’origine d’une rumeur.
Mais la vérification ne doit pas être considérée comme la seule solution.
Un démenti diffusé plusieurs heures après une fausse information peut ne jamais atteindre toutes les personnes ayant vu le premier contenu.
La prévention doit donc intervenir avant la viralité.
18. Le rôle des plateformes numériques
Les plateformes occupent une position centrale dans la circulation des informations.
Elles peuvent agir notamment sur :
- les faux comptes ;
- les comportements coordonnés ;
- certaines campagnes artificielles ;
- la transparence publicitaire ;
- les signalements ;
- les recommandations algorithmiques.
Au niveau européen, leur responsabilité s’inscrit désormais notamment dans le cadre plus large du Digital Services Act.
Mais la régulation doit également préserver les libertés fondamentales, notamment la liberté d’expression.
19. Développer une culture de vérification
Pour un citoyen, quelques réflexes simples permettent déjà de limiter la propagation d’une information douteuse.
Avant de partager :
- vérifier la date ;
- rechercher la source originale ;
- vérifier si plusieurs médias fiables rapportent le même fait ;
- examiner si l’image correspond réellement à l’événement ;
- identifier l’auteur ;
- distinguer opinion et information.
La règle la plus utile reste souvent :
Plus une information provoque une réaction émotionnelle immédiate, plus il peut être utile de ralentir avant de la partager.
20. En situation de crise : privilégier les sources officielles
Lorsqu’une crise est en cours, il faut être particulièrement vigilant.
Les informations concernant :
- un danger ;
- une évacuation ;
- une alerte ;
- un événement terroriste ;
- une catastrophe ;
doivent être vérifiées auprès des autorités ou sources officielles compétentes.
Partager une information non vérifiée « au cas où » peut contribuer involontairement à amplifier la confusion.
Points de vigilance
« Une fausse information est toujours créée volontairement »
Non.
Une information erronée peut être diffusée de bonne foi. La désinformation implique davantage une logique intentionnelle de tromper ou manipuler.
« Tout contenu critique envers une institution est de la désinformation »
Non.
La critique et le débat contradictoire font partie du fonctionnement démocratique.
« Une vraie photo prouve que l’information est vraie »
Non.
Une image authentique peut être utilisée dans un contexte mensonger.
« Supprimer les fake news suffit à résoudre le problème »
Non.
La prévention passe également par l’éducation aux médias, la confiance et la capacité de vérification.
« VIGINUM surveille toutes les opinions exprimées sur Internet »
Non.
VIGINUM dispose d’un périmètre défini : la détection et la caractérisation des ingérences numériques étrangères et des manipulations d’origine étrangère relevant de ses missions.
Ce qu’il faut retenir
La désinformation devient un enjeu de sécurité lorsqu’elle modifie les comportements, fragilise la confiance ou perturbe la compréhension d’une situation sensible.
Sa puissance repose souvent moins sur la création d’un mensonge parfait que sur la combinaison :
d’un contenu émotionnel ;
d’une diffusion rapide ;
d’une amplification artificielle ;
d’un contexte de forte incertitude.
La réponse doit donc combiner détection, analyse, régulation, information du public et éducation aux médias.
Perspectives
L’évolution de l’intelligence artificielle générative rendra probablement la frontière entre contenu authentique et contenu artificiel de plus en plus difficile à identifier visuellement.
La réponse ne pourra donc pas reposer uniquement sur la capacité humaine à « reconnaître un faux ».
Elle nécessitera davantage :
- d’authentification des sources ;
- de traçabilité des contenus ;
- d’outils de détection ;
- de coopération internationale ;
- de recherches en sources ouvertes ;
- de sensibilisation.
Dans cette perspective, la sécurité informationnelle devient progressivement une composante de la résilience nationale.
Une société capable de vérifier, contextualiser et résister aux manipulations sera mieux préparée à traverser :
une crise ;
une attaque ;
une élection ;
une période de tension géopolitique.
La protection de l’espace informationnel ne signifie pas supprimer le débat.
Elle consiste au contraire à préserver les conditions permettant un débat fondé sur des informations vérifiables et une pluralité d’opinions librement exprimées.
Sources et références institutionnelles
- SGDSN – Stratégie nationale de lutte contre les manipulations de l’information 2026-2030
- VIGINUM – Ingérences numériques étrangères et manipulations de l’information
- Légifrance – Loi n° 2018-1202 du 22 décembre 2018 relative à la lutte contre la manipulation de l’information
- Arcom – Régulation des plateformes et environnement informationnel
- Commission européenne – Digital Services Act
- CLEMI – Éducation aux médias et à l’information
- CNIL – Données personnelles et environnement numérique
Publication ADESS – Analyse stratégique
ADESS – Association des Experts en Sécurité et Sûreté
Cette publication propose une analyse générale des phénomènes de désinformation et de manipulation de l’information pouvant affecter la sécurité publique et la résilience de la société. Elle ne vise ni à qualifier une opinion de légitime ou illégitime, ni à se substituer aux autorités, médias ou organismes compétents dans l’analyse d’une campagne informationnelle particulière.
Anonyme – ID :
